SOLEIL DU SOIR

Seigneur, qui as partagé la vie de l'homme en étapes et qui as fait la vieillesse, ne permets pas que je deviennes un de ces vieux grognons, toujours en train de dénigrer, de rouspéter, insupportables aux autres.

Garde-moi le sourire et le rire, même s'ils ouvrent une bouche édentée ou découvrent des dents artificielles. Garde-moi le sens de l'humour, qui remet les choses, les gens, et moi-même à leur juste place, qui permet de rire de nos propres maux et transforme nos peines en objets de bonnes plaisanteries.

Fais de moi, Seigneur, un vieillard souriant, qui, ne pouvant plus donner grand-chose à ses frères, leur donne du moins un peu de joie. Seigneur, qui as planté dans ma poitrine un coeur de chair pour aimer et être aimé, un coeur semblable au Coeur transpercé de ton Fils, ne permets pas que je deviennes un vieillard égoïste, recroquevillé sur son petit moi comme sur un maigre feu de tourbe, enfermé dans ses limites comme entre quatre murs, sans cesse travaillé par la crainte du manque et des courants d'air.

Garde-moi un coeur ouvert, une main toujours prête à serrer d'autres mains et à s'ouvrir pour le don. Fais de moi, Seigneur, un vieillard généreux, qui partage ses quatre sous avec ceux qui n'en ont qu'un, les fleurs de son jardin avec ceux qui n'ont point de terre, qui caresse au passage les chiens et les chats, qui sourit aux petits enfants et émiette du pain aux moineaux dans les jardins publics.

Seigneur, éternel présent, ne permets pas que je devienne l'homme du passé, parlant toujours de son bon vieux temps où il ne faisait jamais froid, et méprisant le temps des jeunes, où il pleut sans cesse.

Fais que je revive mon passé avec joie, mais que je sache comprendre et aimer cet aujourd'hui, qui est tien comme le passé et l'avenir. Fais de moi, Seigneur, un vieillard qui n'a pas oublié sa jeunesse et que rajeunit la jeunesse des autres.

Seigneur, qui as fixé les saisons de l'année et celles de la vie, fais que je sois un homme de toutes les saisons. Je ne te demande pas le bonheur, car je sais trop que nulle saison ne l'apporte, pas même le printemps. Je te demande simplement que mon arrière-saison soit belle, afin qu'elle porte témoignage à ta beauté. Amen!

                               Joseph Folliet, Le Centurion, 1972