D'une étincelle...

    Je m'arrête devant la vitrine d'un petit marchand de thé. Je fixe une tasse aux lignes qui invitent la main.  À côté de moi quelqu'un dit soudainement : " Vous aimez? Venez chez moi, je vous fais voir ma collection. "


Au milieu de la pièce, une table basse, quelques coussins. Dans l'alcôve une fleur s'incline devant l'autel domestique. Quelqu'un vient déposer à la dérobée deux petits pains sur la table. Puis, des pas glissent subrepticement sur les tatamis. Mon hôte apporte une jolie tasse. Il bouge à peine tellement ses mouvements sont hiératiques. 

" Je suis bouddhiste, qu'il me dit, le visage à demi caché par la tasse qu'il tient à la hauteur de son front. Je pratique le zazen. Une tasse choisie au hasard me sert d'objet pour centrer mon esprit. Je sais où vous demeurez. Là-bas, le petit clocher. N'essayez pas de me convertir. "

    Je souris pour répondre à son sourire. Je l'invite à demeurer un bouddhiste sans feinte. Dieu n'est pas indifférent au calme du coeur qui le cherche. Mis en longueur d'ondes par ce court dialogue, nous nous sentons soudain plus à l'aise. Il porte à nouveau la tasse à sa joue. Il semble vérifier s'il reste encore un peu de chaleur de la cuisson. Il m'explique ses effets de glaçures. Tourne et retourne l'objet dans ses mains craquelées. La dépose sur la table laquée. Le point d'ombre qu'elle projette la rend plus lumineuse. Le serviteur entre à nouveau, verse le thé. 

       Comment ne pas penser à une autre liturgie : la coupe qui reçoit le vin, le pain qui donne la vie. Après un long silence : " Revenez, me dit-il, je vous ferai voir d'autres tasses de ma collection. " 

       Ma collection! ma collection... que je répète sur le chemin du retour. D'abord déçu, puis intrigué. Car je sens qu'il s'est passé quelque chose. Sans trop savoir je me pénètre de sa démarche. Elle m'indique un rythme. Un rythme qu'il me faut imiter dans l'annonce de la Parole de Dieu. Dire une seule chose à la fois. Laisser respirer l'émotion. Ne pas avoir l'air de tout posséder. Donner à l'autre le goût de revenir. Ne pas juger sur la lenteur à recevoir.

                                     Paul-Henri Girard, op - Missionnaire au Japon