Gethsemani
Vous n'aurez pas compris lorsque viendra mon heure
Vous n'aurez pas compris grand-chose à ma chanson
Vous n'aurez pas compris mais il faut que je meure
Pour qu'à votre folie soit donné le pardon
Odette Vercruysse 
Dialogue émouvant du Christ de Gethsemani avec le Père
"Pourquoi m'as-tu abandonné?"

" Dure l'agonie, dans ma tête, dans mes genoux brisés par les crevasses du rocher. Un chaos de démence. Un puits d'hypocrisie. Où peut-il être le doigt de Dieu? Je ne sais plus très bien. Fils, je t'ai glorifié, je te glorifierai encore. Oui, bien sûr, je te crois. Mais Tu m'enfermes dans des  de fers de lances, de clous cognés aux pieds, aux mains. 

Et cette couronne sur ma tête, est-ce pour participer à ta royauté? En même temps je me perds dans cette bagarre de puissants, cette haine si facile à allumer. Je prends les coups sans avoir droit à la riposte. Je donne ma vie, eux croient que je la perds. Ils murmurent des paroles, qui sont comme des râles de lépreux. Sauve-toi et nous avec toi. Je rampe sur ce rocher. Comme un ver qui ronge le temps bourru.

"Mais moi, je suis un ver et non plus un homme,
Injurié par les gens, rejeté par le peuple.
Tous ceux qui me voient me raillent."

Moi, fruit crevé au pied du rocher tiède, vautré dans l'humus du péché des hommes. Mon front bientôt déchiré par les épines de la Passion. Je ne suis plus un homme, je suis une humanité qui se tord sous les pieds de la mort. Mes racines mises à nu vrillent l'abîme : Père, où est ta parole apaisante?  Véronique voit sur son tablier se tisser maille par maille un visage  transfiguré, strié de lumière. Le beau Dieu de la nouvelle création. Elle suit un moment le cortège mais sa robe s'attache soudain aux ferrailles que porte le bourreau de l'inquisition, des chambres à gaz, des otages innocents. Des pleurs vrillent le mur des lamentations, comme en été le cri perçant des cigales sur les colonnes du temple. 

Comme eux je me pose la question : pourquoi tout ce qui m'arrive? Pourquoi cette offrande, si le sort de l'homme n'est que vent, souffle, vanité? Le sage s'en gargarise. Qui sait si le souffle de l'homme monte en haut, et si le souffle de la bête descend en bas? Ta réponse s'appelle toujours : silence. Car le silence est le chemin que prend l'absence pour se rendre visible. Je sais maintenant que c'est par cette fissure que Tu pénètres en moi. "

Paul-Henri Girard